Ignace était arrivé par deux chemins à cette pratique intelligente de la charité : par le chemin de l'expérience personnelle et par un choix spirituel.
Ignace avait été pauvre, volontairement pauvre, pauvre souffrant, authentique mendiant. Et il avait appris à estimer la charité dans l'expérience qu'il avait faite du besoin. Rues de Manrèse, de Barcelone, d'Alcala, de Salamanque et de Paris, ports de Barcelone, de Jaffa ou de Gaëte, routes de Flandre ou d'Angleterre tous ces lieux, il les a parcourus en mendiant ce qu'il lui fallait pour survivre. Et il a renoncé à ce qui lui restait des aumônes reçues quand il a senti la nécessité de se remettre davantage entre les mains de la Providence de Dieu. S'il garde parfois des dons reçus, au cours de ses études, c'est parce qu'il est convaincu qu'il doit user pour lui-même d'une « charité ordonnée et pleine de discernement ».
Mais après 1536, il écrit que son désir est de pouvoir toujours « prêcher dans la pauvreté et non avec les soucis et les embarras que j'ai maintenant pendant mes études. Quoi qu'il en soit, en signe de ce que je vous dis, mes études finies, je vous enverrai a Barcelone le peu de livres que j'ai ou pourrai avoir». Ignace avait vécu ce que signifiait la charité des autres dans l'expérience de sa pauvreté personnelle. Une fois Général de la Compagnie, sa charité le tourne vers la pauvreté des autres.
Il n'y a tien d'étonnant à ce que la charité soit un point auquel il se réfère constamment dans son enseignement spirituel Je ne dirai rien ici de la pauvreté comme choix spirituel telle qu'elle se présente dans les Exercices ou qu'elle est institutionnalisée dans les Constitutions mais il faut dire un mot, ne serait-ce qu'en passant, de la place que la charité tient dans ses lettres.
Dans celles qu'il adresse à ses parents de Loyola, à ses premiers bienfaiteurs de Barcelone, à ses protecteurs, à ses dirigés - grands seigneurs ou personnes d'humble condition-, aux jésuites dispersés en Europe ou en Asie, l'aumône, la visite des hôpitaux et des prisons, l'aide aux nécessiteux tiennent très souvent une place remarquable.
Bien entendu des recommandations en ce sens ne manquent jamais dans les instructions données à ceux qu'il envoie « en mission », que ce soit à Trente, en Allemagne, en Angleterre ou en Sicile, ou qu'il envoie fonder des maisons et des collèges. Cela sera tel qu'il semblerait qu'aucun ministère, quelque spirituel qu'il soit en lui-même, ne peut être considéré comme complet s'il n'est pas complété par des oeuvres d'assistance caritative et vice-versa. C'est qu'il est sûr que le véritable exercice de la charité envers le prochain est pour Ignace le zèle apostolique, l'ardent désir du salut et de la perfection du prochain ; mais il n'est pas moins sûr qu'Ignace aime l'homme tout entier, comme l'a aimé le Seigneur par qui il aime.
Pedro Arrupe, Ecrits pour Evangéliser, DDB, Bellarmin, 1985, pp.258-259