Présentation de livre

Wilfrid K. Okambawa, SJ, Le pardon : une folie libératrice  (Abidjan : Ed. UCAO 2007)

Si certains ouvrages vous attirent par l’effet mirobolant de leur titre, le goût amer de déception qu’ils vous laissent signifie que leur apport n’a pas été à la hauteur de votre attente. Il n’en est pas ainsi du livre du P. W. Okambawa : « Le pardon : une folie libératrice. »

En effet, la thèse que l’auteur se propose de développer est simple mais à contre-courant de ce qui s’entend souvent : le pardon est une folie qui libère certes l’offenseur, le bourreau, le traître, l’infidèle, ou que sais-je, mais aussi et surtout l’offensé ou la victime, et réconcilie la victime avec elle-même.

Au sortir du livre, j’ai récapitulé mon parcours de lecture en trois phrases : 1°) Un livre qui veut « penser en contexte » ; 2°) Un livre ensuite qui pense et fait penser ; 3°) Un livre enfin qui veut aider à panser les meurtrissures du cœur.

1. « Penser en contexte »

L’éditeur des éditions de l’UCAO (Université Catholique d’Afrique de l’Ouest) a classé le livre dans la collection « Penser en contexte ». Il y a de fait une confluence entre le souci de ce livre et l’expérience de vie de l’auteur. Spécialiste de la littérature paulinienne, le P. Okambawa depuis sa thèse (Paulus und Sophia : Une étude exégético-rhétorique de 1 Co 1,10-31) s’était mis à l’école de l’apôtre Paul, duquel il a appris (consciemment ou inconsciemment) à « penser en situation ». Le paradoxe de la croix continue, dans ce livre, comme signe distinctif de la pensée de l’auteur : l’exemple du « Messie crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1 Co 1,23). Car la « folie de la croix, c’est la folie du pardon qui libère l’homme pour qu’il vive » (p.273). Le contexte est celui d’une Côte d’Ivoire épuisée par des forces antagonistes avec pour séquelles : des blessures dans les individus, des meurtrissures dans les communautés humaines, des déchirures dans les familles, des dysfonctionnements dans les institutions, etc. Ce particulier devient alors exemplaire pour ce que l’Afrique dans son ensemble expérimente. C’est dans ce contexte donc que fut conçu et élaboré ce livre. L’auteur y fait un exercice difficile. Il demande à ces hommes et femmes blessés de faire grâce à leurs bourreaux pour leur propre libération. Il exagère à peine quand il interdit la lecture du livre à « celle ou à celui qui croit n’avoir rien à pardonner à son semblable » (p.13). Il en a lui-même, le premier, senti le besoin pour revenir à la vie. Mais en quels termes parle-t-il du pardon ?

2. Penser et faire penser.

Pour son argument, l’auteur organise son exposé en trois parties :

2.1 Dans la première, (« Nature et conséquences du péché », pp. 21-86) il prend en charge par une rigoureuse analyse les lieux qui marquent en creux le besoin de pardonner, à savoir le péché, la faute, la violence, la loi, la mort. Aucune de ces figures du mal ne nous est étrangère. Le lecteur les voit opérer dans sa propre histoire et autour de lui. L’auteur avertit le lecteur que la conscience peut ruser avec la faute. Nier la faute ou le péché ne laisse qu’une paix éphémère et illusoire. Ce déchiffrement du péché ou de la faute conduit l’A. à s’interroger sur les effets qui peuvent en sortir. Les conséquences d’un lieu non visité par le pardon, montre-t-il, sont la violence, la vengeance, la mort. Il en résulte cette paix des cimetières qui n’est pas une véritable paix. Cette première partie aura proposé une analytique du mal qui est une figure de la folie, de la démesure : mais c’est de la mauvaise folie.

2.2 Dans la deuxième partie de l’ouvrage (« Processus et effets du pardon », pp. 87-188), l’A. analyse le processus du pardon et ses effets. Il fait remarquer que le pardon selon la raison commune est une folie. Comment une victime peut-elle en effet faire grâce à son bourreau, le gratifier de paix, délier ses chaînes et le laisser partir ? C’est insensé. C’est contre-nature. Oui, mais contre quelle nature ? Celle de l’homme mais pas celle de Dieu. Et c’est là qu’il nous fait comprendre que le pardon est un idiome divin. Accepter dès lors de pardonner, c’est transcender sa limite humaine et se donner des chances de croître, de grandir. Ce faisant, la victime se divinise à travers le pardon. Parce que l’acte est divin, il aura pour effets de restaurer la vie, de régénérer les relations déchirées, de nous réconcilier non seulement avec les autres, mais aussi avec nous-mêmes. Car, avertit l’A., « il est plus facile de pardonner à autrui que de se pardonner à soi-même » (p. 167).

2.3 Dans la troisième partie (« La pratique du pardon », pp.189-267), il indique les chemins à parcourir pour passer des lieux habités par les forces de mort et rejoindre ceux de la vie grâce précisément au pardon. Le sacrement de la confession est intégré à l’analyse comme un modèle de procédure pour rejoindre les lieux de la réconciliation avec soi et avec les autres en Dieu. Il n’est pas de meilleur interprète que l’auteur lui-même qui nous dit : « Aussi longtemps que battra le cœur de l’homme, le pardon se manifestera comme une folie de l’amour. Et chaque fois que des êtres humains fragiles et finis parviennent à se pardonner les uns aux autres, la folie de la Croix du Christ s’actualise et l’humanité fait un pas de plus vers cette Terre Pure d’amour, de liberté et de paix. La folie de la croix, c’est la folie du pardon qui libère l’homme pour qu’il vive. » (pp.272-73)

3. Aider à panser les meurtrissures du cœur

Ce livre nous aide à penser, à réfléchir sur nos expériences douloureuses de victimes du mal.  En le lisant, nous comprenons que l’effort de réflexion auquel il nous soumet nous permet de projeter un éclairage nouveau sur les plages de nos vies où le mal fait rage et laisse des blessures jamais mises en mots. On y trouve des phrases qui démasquent les visages du mal. L’auteur nous aide à comprendre que cet exercice de l’intelligence fait aussi partie du processus de guérison de la mémoire blessée. Car pardonner exige que tout l’homme soit mobilisé : l’intelligence pour comprendre le mal subi et découvrir les issues de secours, la volonté pour oser faire le premier pas vers son bourreau, l’affectivité pour solliciter l’écoute de nos amis les plus sûrs et la guérison de Dieu. Ainsi, progressivement, les meurtrissures causées par le Mal guérissent et la paix revient en nous et hors nous.

Paul BERE, sj.

ITCJ – Abidjan (RCI)